tractations

[Cet article se veut léger sans grande portée théorique. Si vous voulez de la théorie lisez genre ça. Il peut avoir un air de défouloir mais ce n’est pas tant pour pleurnicher (le militantisme est un choix plus qu’un sacerdoce) que pour partager un ressenti et des anecdotes. OUI ces scènes sont du vécu]

Le tractage est une composante assez classique du militantisme dit « de terrain ». Il n’est pas d’une efficacité remarquable, mais on peut difficilement s’en passer car il permet de s’adresser à des gens que l’on ne fait que croiser, il permet de développer un discours relativement construit (plus qu’un slogan, un happening ou une affiche) et de le destiner à tous-tes, y compris celleux n’ayant pas internet ou n’allant pas régulièrement sur les sites militants. Relativement incontournable. J’y participe régulièrement, souvent avec enthousiasme et pourtant je dois reconnaitre que cette activité est assez ingrate. Pas tant pour le froid, pour la pluie, pour la fatigue que tu traines les heures suivantes. Plutôt pour une partie des réactions. Que l’on soit en manif, devant une gare, à l’entrée d’une fac ou la sortie d’une zone industrielle, il y a des « réactions types » de refus de tract qui mettent en rogne. Autant je comprends parfaitement (enfin j’essaie) les personnes qui sont pressées, crevées, pas concernées, pas intéréssées, qui ont déjà eu 3 tracts cette semaines et qui passent vite en t’ignorant ou te répondant « non merci ». Autant je ne comprends pas :

« Je l’ai déjà eu »  Alors que non, pas possible, tu sors du local syndical, les tracts sont encore tièdes du duplicopieur, il n’y a que toi et tes deux camarades à l’autre bout de la ville qui en ayez chacun 400 exemplaires depuis 15 minutes. Donc à moins que la personne ait transplané à travers la ville depuis l’unique autre point de tractage pour se retrouver comme par hasard devant toi. Ou à moins qu’elle ait piraté la liste mail du syndicat entre 5h50 (où la version finale du tract amendée 10 fois, corrigée, maquettée à l’arrache a été postée) et maintenant, qu’elle ait téléchargé la pièce jointe et imprimé chez elle ce tract, NON elle ne l’a pas déjà eu. Je n’arrive pas à comprendre pourquoi ces personnes là ne rejoignent pas la catégorie des « non-merci ». Quel intérêt à essayer de nous faire croire que non elles l’ont déjà eu ? On n’oblige personne à les prendre, ces tracts, on ne va pas punir ou jeter un sort à qui les refusera. Sans dec’, c’est quoi cet échappatoire en carton ? C’est quoi le but ?

« Encore ? » Alors bon, comme dit précédemment pas de soucis pour les personnes en ayant marre de recevoir pleins de tracts, n’étant pas receptive au militantisme (oui, elles s’en foutent, c’est dur à assimiller quand militer c’est ton truc, mais voilà, elles s’en foutent, c’est tout). Mais dans ce cas, passer son chemin est-ce trop simple ? Certain-es préfèrent vous faire comprendre que non « ça suffit ». Marre de ces militant-es qui t’agressent avec de vilains papiers qui te rappellent que tout ne va pas bien dans le monde et qu’il y a moyen de se bouger pour changer des choses. Marre de ces gauchistes qui viennent perturber la sérénité de ton trajet du matin ou du soir avec des questions politiques (c’est sale et encombrant). Désolé du dérangement. Désolé de consacrer une partie de notre temps aux luttes collectives. On tâchera de se faire discret parce que visiblement les MPMM (Masses Prolétariennes Massivement Mobilisées) sont trop visibles, trop présentes et trop actives dans votre quotidien.

« Je lis intégralement avant de peut-être le prendre » [] « il manque un accent dans le 3ème paragraphe ». Super ! Tu as gagné, en fait c’était un quizz de grammaire déguisé en tract syndicaliste ! Voilà deux billets pour aller voir The Angry Cats au 33 rue des Vignoles ! Sérieusement, je suis partisan d’être attentif à l’orthographe, la syntaxe, à la mise en page, aux coquilles se glissant dans les copiés/collés lors de la réalisation d’un tract, question de qualité. Quitte à le faire, autant bien le faire (pas comme les MJS). Mais merde quoi, on diffuse un appel à aller manifester contre la réforme machin ou contre l’expulsion des migrant-es, pas une thèse reliée cuir ! Ce foutu tract a été fait à l’arrache, après les heures de travail, avec de la bonne volonté, alors OUI, il est possible qu’un « a » ait remplacé un « à » ou un « mobilisé » un « mobiliser » au détour d’une phrase. Cela rend-t-il ce tract incompréhensible ? Cela nuit-il au message ? Doit-on jeter les 800 tracts et les retirer avec la version corrigée ? Viendras-tu plus à la manif si je corrige la faute sur ton tract au stylo vert comme en CM1 ?

[Spécial lycées] « On n’a pas le droit de vote ça sert à rien » Oui bah justement, non, là tu n’as pas besoin de voter, c’est pour une manif. Justement tu pourrais faire quelque chose sans avoir à voter. Bon en même temps j’ai envie de te dire, que, droit de vote ou pas, le vote c’est de la merde, ça sert à rien. C’est les luttes sous toutes leurs formes qui font avancer.

« Y a pas d’échantillon/ Bon de réduction/entrée en boite » Non désolé. Cela dit la Sono de la CGT diffusait Gangam style à la dernière manif alors si tu fermes les yeux… Comment ça « ça ne donne pas envie » ?

« Je prends pas de tract, ce n’est pas écolo » Parce que tu crois, que militer uniquement sur internet (en plus de nous priver d’une part de l’auditoire) serait plus écolo ? Quand 2 requêtes google représentent 14g d’émission de carbone ? Quand l’envoi de courrier électronique dans une entreprise de 100 personnes équivaut à quatorze allers-retours Paris – New York (13,6 tonnes de CO2) chaque année ? Bon il se trouve que justement ding-dang-dong on imprime sur du papier recyclé avec de l’encre sans métaux lourds permettant le lombri-compostage. C’est quoi le lombri-machin ? Ah tu me parlais d’écologie donc justement le lomb… Ah oui non tu es replongé-e dans ta partie de candy-crush sur ton smartphone. Bon bah on reparlera une autre fois de ce qui le compose. [oui moi aussi j’utilise les technologies polluantes, y compris pour militer, juste, je ne m’en sert pas comme éco-excuse pour refuser un tract].

Alors après, il y a aussi les moments de malaise du genre « je suis plutôt d’accord avec vous je milite au [groupe facho local] vous connaissez ? ». Il y a aussi les moments de lassitude où il n’y a rien à faire, quand les gens prennent votre tract et s’enfoncent dans le couloir de métro/la fac en le chifonnant et le jettant par terre sans même avoir regardé le titre. Oui voilà vous avez compris le principe, on distribue gratuitement du papier pour que les gens le jettent par terre, ça à tout sons sens !

Bon il n’empêche, tracter, c’est aussi là où l’on fait de chouettes rencontres, il Y’en a pas un sur cent et pourtant ils existent, celles et ceux qui viendront à votre manif, votre AG, votre projection, dans votre orga parce qu’elles et ils ont lu votre tract. C’est là où l’on peut visibiliser son collectif, sa cause, occuper l’espace, se rencontrer, discuter. C’est pénible, c’est à revoir en permanence sur le fond et la forme, mais c’est à faire. On utilise déjà mal les outils numériques pour militer, de nombreuses personnes ne saisissent pas bien les clés du fonctionnement politique des réseaux sociaux, on ne va pas en plus déserter le réel.

Et les râleurs-euses qui pensent que désormais tout se passe sur les écrans et que la rue ne compte pas, et bien laissez là nous. On y fera des piquets de grèves, des concerts de batucada et des barbecues végétariens.

L.T., qui vous a peut être déjà glissé un tract super funky un lundi matin pluvieux à 7h30.

Merci aux camarades qui m’ont raconté leurs histoires à eux. Finallement on a tous-tes les mêmes.

À propos de brasiers et cerisiers

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