Tibet : Mélenchon et Thréard, les deux faces d’une même pièce

Dans « la matinale » du jeudi 26 janvier 2012, sur LCP, Yves Thréard, déclare, dans les toutes dernières secondes de l’émission que le Tibet est une société de « mode médiéval » ajoutant que « Jean-Luc Mélenchon n’a pas tout à fait tort dans ce qu’il dit sur le Tibet  […] J’ai toujours partagé son opinion sur là dessus ».

La « Civilisation », argument choc des colonialistes

Qu’on ne s’y trompe pas, l’oppression d’un peuple par un autre trouve souvent sa source dans ce principe : il y aurait les sociétés avancées, porteuses de civilisation, de modernité, et les sociétés archaïques « à civiliser » pétries d’obscurantisme et en manque de progrès. C’est sur ce principe qu’a toujours avancé le colonisateur. Que la Chine ait elle-même subit les velléités colonialistes de puissances occidentales par le passé n’y change rien.

Jacobinisme et centralisme : une question très française

La France de ces derniers siècles s’est construite sur le jacobinisme (même si certaines racines du jacobinisme remontent à bien plus tôt). C’est l’idée qu’un territoire doit voir tous ses habitants unis sous un même drapeau, une même langue unique et un gouvernement centralisé. Sans débattre plus que ça du bien-fondé de ce projet et de son résultat, nous pouvons simplement en dresser le constat : la France a comme fondement un état centralisé et jacobin. La France « une et indivisible » est un objectif réaffirmé lors de la Révolution de 1789 chez les membres du « club des jacobins » (d’où le nom de ce projet). C’est ainsi que s’est historiquement construit l’État « moderne ».

Et ce fondement est un héritage partagé par un spectre politique très large (« Gauche de la Gauche » républicaine, sociaux-démocrates, radicaux, gaullistes, souverainistes) avec des défenseurs classés parfois à l’extrême gauche (le POI par exemple) tout comme à l’extrême droite. Qu’ont-ils en commun ?

-Être plutôt opposé au fédéralisme.

-Considérer cet état centralisé comme un bien à défendre, un ciment historique.

-Voir (avec plus ou moins de nuances) les minorités (ou peuples assimilés selon les points de vues) et les nomades, comme des menaces : par leurs langues ou pratiques culturelles, ils apparaissent comme ingrédients de déstabilisation de l’unité nationale. Ils sont souvent dépeints comme peu éduqués, ruraux (voire rustiques), arriérés. Bref, ils n’attendent qu’une chose, « qu’on vienne les civiliser ». Les nomades, par définition moins figés sur un territoire, représentent également une menace pour l’intégrité de l’état-nation, puisqu’ils débordent régulièrement les frontières fixées, participent à la diffusion des langues et pratiques en dehors, et en amènent d’autres à l’intérieur. Leur sédentarisation, ou a minima le contrôle de leurs déplacements constitue une nécessité pour le projet centralisé jacobin.

La France jacobine s’est faite au XIXème et XXème siècles à grands coups contre la diversité culturelle et linguistique qui la composait alors. Ainsi, les institutions françaises ne se sont pas contentées d’exporter leur « civilisation » dans son empire colonial mais a débuté son entreprise « en interne ».

Entreprise qui s’est appuyée notamment sur l’École, au centre de la construction de la France moderne. Ainsi, à partir de la fin du XIXème siècle, les élèves de Bretagne surpris à parler breton ou gallo se voyait infliger la « punition du sabot » : un sabot lui est accroché autours du cou, lui rappelant sa condition « rurale et provinciale ». L’élève devait ensuite passer ce sabot à un autre élève qu’il surprendrait à ne pas parler français (on encourage la délation), et le dernier élève de la journée recevait une punition supplémentaire.

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Ces méthodes qui semblent venir d’un autre âge au citoyen français d’aujourd’hui marquent cependant la démarche autoritaire d’un état à uniformiser les cultures au prétexte de les « unifier », avec un objectif politique bien plus politique que pratique comme en témoignent ces propos de la révolution de 1789 à nos jours :

Surtout rappelez-vous, messieurs, que vous n’êtes établis que pour tuer la langue bretonne ! Le sous-préfet de Morlaix, Discours aux instituteurs du Finistère, 1845.La seule réponse à faire aux revendications linguistiques bretonnes, c’est d’emprisonner tous ceux qui les formulent. Albert Dalimier, ministre du Travail et de la Prévoyance sociale et futur ministre de la Justice, discours à Tréboul, 11 septembre 1932.

Il n’y a pas de place pour les langues et cultures régionales dans une France destinée à marquer l’Europe de son sceau.  Georges Pompidou, 1972

Je rends hommage à l’école laïque et républicaine qui a souvent imposé le français avec beaucoup d’autorité – il fallait le faire – contre toutes les forces d’obscurantisme social, voire religieux, qui se manifestaient à l’époque. Je suis également heureux que la télévision ait été un facteur d’unification linguistique. Il est temps que nous soyons français par la langue. S’il faut apprendre une autre langue à nos enfants, ne leur faisons pas perdre leur temps avec des dialectes qu’ils ne parleront jamais que dans leur village: enseignons-leur le plus tôt possible une langue internationale!
R. Pandraud, Député RPR (ancien de l’UNI et membre du MIL) lors des débats sur l’Europe de Maastricht, 1992

La France à besoin de fabriquer des informaticiens parlant anglais et on va fabriquer des bergers parlant breton ou occitan. Claude Allègre, mai 2001

[Les écoles Diwan, qui pratiquent le breton en immersion] C’est une secte ! Jean-Luc Mélenchon, Sénat, Compte rendu analytique officiel du 13 mai 2008.

Ces exemples édifiants sont centrés sur l’exemple breton mais ont leurs déclinaisons basques, corses, occitanes…

Remplacer « breton » par « tibétain » et français par « chinois », et l’on a l’impression de lire le Quotidien du Peuple. Est-ce à dire que la France est une dictature comparable à la Chine? Évidemment non. Pas de mise en concurrence des oppressions.

Free_Brittany__free_Tibet_by_PebekanaoPar @Pebekanao

On peut en revanche comprendre que la politique centralisatrice et uniformisatrice du gouvernement chinois rencontre une certaine bienveillance, ou au moins une compréhension chez les jacobins français. On peut aussi observer que la France modernes des départements s’est construite en divisant les unité territoriales précédentes (avec l’exemple de la fameuse amputation de Nantes et sa région à la Bretagne sous Vichy), de la même façon que la Chine a « grignoté » au Tibet historique des pans entiers (des régions du Kham et de l’Amdo) aujourd’hui assimilés aux « provinces » du Qinghai, Gansu, Sichuan et Yunnan.

On peut aussi noter que la sédentarisation forcée des nomades et semi-nomades tibétains, mongols, ouïghours, (et même quelques Tadjiks, Kazakhs, Ouzbeks qui fréquentent les mêmes routes) au Tibet et au Turkestan Oriental, est une des luttes acharnées du gouvernement chinois aujourd’hui, à grand renfort de plans d’investissements, d’urbanisation et de colonisation par des populations hans. Toujours au nom du « développement » bien sûr….

Mais quel rapport avec Mélenchon et Thréard ?

Le constat que cette culture jacobine commune imprègne la vie politique française. Des Gaullistes à la gauche républicaine, l’on rencontrera de nombreux admirateurs de la Chine comme « nation moderne ». Il est d’ailleurs intéressant de noter que Jean-luc Mélenchon justifie sa position par « Le Général de Gaulle a reconnu la Chine dans ses frontières actuelles » : la figure de de Gaulle fait référence commune entre un candidat présenté comme de la gauche radicale et un éditorialiste conservateur du Figaro (que tout oppose a priori sur les questions économiques et sociales). Gaulliste parmi les gaulliste, on se souviendra aussi des louanges de l’ancien premier ministre Jean-Pierre Raffarin pour la Chine du XXIème siècle. Sûrement, encore une fois cette «culture commune » qui a conduit au jumelage officiel insolite du PCC et de l’UMP.

Ça n’est pas un hasard non plus qu’un groupe de hip-hop breton, « Unité Maü Maü », empruntant des références allant d’un marxisme de type guévariste et un discours anti-colonial au zapatisme, parlera plusieurs fois du Tibet dans ses textes (on attend avec délice une réplique de pro-chinois les accusant d’être à la solde des USA).

Rappelons nous aussi que le jacobinisme s’est développé dans la lignée des idées progressistes des Lumières et a donc la même origine que les Droits de l’Homme et le « vent de liberté » qui soufflait en Europe au début du XIXème siècle. Aussi, il jouit d’une vision assez positive dans les populations françaises en générale et la Gauche en particulier. Notamment, c’est ce même élan qui a conduit à la séparation de l’Église et de l’État en 1905 et ouvert les bancs d’écoles sans curés à tous et toutes. Mais cette même laïcité, certains jacobins la brandissent aujourd’hui (loin, très loin des objectifs annoncés de la loi de 1905) pour s’en prendre aux musulmans vivant en France (et surtout finalement aux étrangers ou « pas vraiment français » qu’ils sont censés être), toujours au nom de la France « Une et indivisible ». Le groupe d’extrême droite « Riposte Laïque » (« venu de la Gauche Laïque » ouais ouais…) en étant l’exemple le plus caricatural1. Côté Figaro on retrouvera donc toujours Thréard dans un élan « républicain » brandir l’ « indivisibilité » sur des questions de « femmes voilées »2 ou de ramadan3, et dénoncer « la France, laïque, une et indivisible, qui est attaquée dans ses fondements, bafouée dans son intégrité, reniée sur ses valeurs », qui « ne doit pas devenir multiculturaliste » ou même devrait avoir « Service minimum à l’école »4 (oui quand on est éditorialiste au Figaro, un des rare moment où l’on n’attaque pas les musulmans, c’est pour s’en prendre aux travailleur-euses de l’Éducation Nationale pas assez « aux ordres »).

Et, sans aucun hasard, quand Jean-Luc Mélenchon attaquera une nouvelle fois la lutte du peuple tibétain, il créera de toute pièce un terme parlant pour la culture jacobine d’aujourd’hui : il brandira le spectre d’une « Charia bouddhiste » (Sic !).

Oui, les hommes politiques et éditocrates jacobins n’en ont pas fini de brandir les menaces de « divisions de la patrie » pour s’attaquer à telle ou telle population. Et toujours avec un argumentaire « progressiste » si possible, pour habiller un peu les pratiques autoritaires et dominantes. Du coup si une dictature violente use des mêmes arguments, elle recueillera une certaine bienveillance, ou au moins une non-offusquation.

Il est temps de dire merde aux centralistes, merde à ceux qui crient à la division dès que l’on veut parler autrement, s’éduquer autrement, s’organiser autrement. Les libérations et les émancipations (des peuples, des travailleur-euses) seront leur œuvre propre, pas celle d’autoritarismes de langues, d’écoles, d’États et de drapeaux.

Il est temps de dire merde aux colonialistes et crypto-colonialistes qui imposent leur domination au nom d’une universalité qu’ils ont écrit, oubliant au passage l’autodétermination, les droits des peuples à disposer d’eux mêmes issus de cette même universalité.

N’en déplaise à Mélenchon, l’Internationale se chante aussi en Basque, Corse, Kanak et Breton !

 http://www.youtube.com/watch?v=TyhUPr1GVyc&feature=player_detailpage

1Des Mariannes, des bonnets phrygiens et drapeaux bleu-blanc-rouge en pagaille sur leurs pages internet. Christine Tassin déclara « nous défendons le point de vue républicain et jacobin sur l’identité et le droit de vote des étrangers » aux « assises de l’Islamisation » de Juin 2012 à Vannes. Pierre Cassen, un des fondateurs, passé par le PC, les milieux troskistes et la CGT du Livre affiche ensuite un discours clairement d’extrême droite, comme l’ensemble de son organisation.
2« Pour que la France ne se voile pas la face », 18 juin 2009
3« Procès reporté pour ramadan : debout la justice ! » 5 septembre 2008
4« Service minimum à l’école: la désobéissance civile des socialistes » 18 novembre 2008

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Une réponse à Tibet : Mélenchon et Thréard, les deux faces d’une même pièce

  1. Ma patrie c'est le monde... dit :

    Cette bonne critique du jacobinisme amène le problème récurrent dans les milieux révolutionnaires (anarchistes pour moi, je suis antimarxiste).

    La défense d’une nation bretonne, basque, corse, tibétaine, et la « lutte de libération nationale », qui là aussi fait bien dans l’amalgame, et on y retrouve gôchistes et nationalistes. Jamais une lutte de libération nationale n’a abouti à une révolution sociale, jamais. Et puis le but est-il de rajouter des frontières, ou de les abolir ??

    Il y a une différence entre défendre une langue (ça me va très bien), et tomber dans le régionalisme (le dernier exemple benêt est l’occitan…)

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