Lutte des classes, la principale, la grande absente

[Il a été assez compliqué de construire ce texte. Potentielles modifications à venir si c’est pas clair]

Il y a ces derniers temps (bien sûr ça ne date pas d’hier, mais des actualités et des nouveaux outils de communication aidant, c’est particulièrement perceptible ces dernières années et derniers mois), une tension que l’on peut rencontrer au sein de ce que l’on va appeler « les mouvements sociaux ». Au sens large, parce que finalement ça ne se résume pas à une guerre de tags, lettres ouvertes et d’articles de blogs entre trois groupuscules du milieu (vous savez ce « milieu », celui autours duquel tout le reste est censé tourner). Cette tension se retrouve à différents niveaux (entre individus d’une même organisation, entre organisations/groupes/courants) et pourrait se résumer (très grossièrement) par un antagonisme du type : devrait-on lutter pour faire tomber le capitalisme vs devrait-on lutter contre les oppressions/dominations/exploitations que l’on subit, parfois avec cumulation, en raison de son genre, ses origines (réelles ou assignées), sa sexualité, sa religion (réelle ou assignée), etc. Bref, là où une société structurellement raciste et hétéro-patriarcale nous place.

Cet antagonisme, certains voudraient le désigner comme « la lutte des classes » vs les luttes « identitaires ». L’universalisme vs les particularismes. Certains voudraient le placer sur un terrain universitaire comme la transcription militante du combat « Matérialistes » vs « post-modernes ». Ou encore marxistes authentiques vs libéraux. Ceux qui uniraient les exploité-es et ceux qui les diviseraient.

Car après tout, les travailleurs-euses n’ont pas de patrie et ont un monde à gagner en s’émancipant collectivement dans une universalité sans couleurs ni genre qui brisera toutes les chaînes. Et après on ferra des frites.

Sauf que.

Malheureusement c’est moins simple. Parce que le mouvement ouvrier, depuis ses débuts, a pu en son sein être traversé par des idées/pratiques racistes et patriarcales. Parce que les personnes qui en ont été les victimes, à qui l’on a dit depuis 150 ans « attends patiemment la Révolution, ton oppression disparaîtra », en ont un peu marre d’attendre (et pour beaucoup d’entre elles, n’ont heureusement pas attendu, question de survie). Et aussi, parce qu’elles se sont rendu compte qu’en s’organisant entre-elles, ça pouvait aller un peu mieux. [Ce qui ne signifie pas qu’un groupe d’auto-organisé-es est immunisé contre faire des trucs merdiques, c’est un autre sujet].

Une histoire de concurrence ?

Ce qui est assez interrogeant, dans cette histoire, c’est que les tenants de « la lutte qui compte, la principale, la vraie, la Lutte des Clâââsses » semblent consacrer une énergie et un temps hallucinants à celles et ceux qui viendraient les concurrencer. Il semble que ça soit vraiment une question de concurrence. Du coup, ça pond des milliers de lignes sur « pourquoi on ne signera pas tel appel, pourquoi on ne participera pas à telle marche/meeting », des textes interminables pour réclamer un droit à critiquer l’islam et le communautarisme, à dénoncer les théories « racialistes » à disserter sur pourquoi il faut absolument refuser le terme d’islamophobie et lui préférer le terme de « racisme anti-musulman » (sans vraiment expliquer en quoi ça fait la différence).

juif athée racialisme

à force de dénoncer le « racialisme » sur des milliers de lignes, on finit par se retrouver avec des messages aussi craignos qu’incompréhensibles (photo : @chaboudo_ )

Des blogs entiers, des émissions de radio, des traductions, des pages et des pages. Toute cette force consacrée à dénoncer les ennemis de la lutte des classes plutôt que consacrée à…la lutte des classes. Tout cet espace consacré aux supposés ennemis du prolétariat plutôt qu’aux initiatives du prolétariat.

Entendons-nous bien, je ne vois pas de souci à nommer ses adversaires ou ses divergences politiques avec le groupe d’à côté. Au contraire, se positionner politiquement, critiquer, ça fait partie de la lutte. Mais ça ne s’y résume pas. Et je me dis que s’y consacrer dans de telles proportions relève d’une certaine forme d’acharnement. Et que cet acharnement, laisse entrevoir une autre question : la lutte contre le capitalisme n’est pas forcément en super forme dernièrement.

« On cru qu’c’était Fantomas mais c’était la lutte des classes »

Bien sûr ces derniers mois dans l’hexagone, il y a eu (et continuera à y avoir dès le 15 septembre, espérons-le) un mouvement conséquent contre « La Loi Travail et son monde » et son lot d’initiatives. Si l’on peut se réjouir de cette mobilisation (en comparant avec les années précédentes), il faut reconnaître qu’elle n’a pas été victorieuse et n’a impliqué qu’une proportion numériquement faible des travailleurs-euses concerné-es. Mais voilà, au-delà de ça, bien qu’il y ait des boîtes en grève toutes les semaines et des secteurs combatifs, le fond de l’air n’est pas vraiment rouge : repli nationaliste, appel à plus de police et plus de contrôles, montées des idées réactionnaires et autoritaires (y compris chez les prolétaires), baisse régulière des effectifs d’organisations syndicales et politiques revendiquant lutter contre le capitalisme. Il y a aussi le déplacement des questions sociales sur un terrain électoraliste/citoyenniste (Les indigné-es et leur recyclage dans « Nuit debout » en sont le symptôme) avec son lot de dérive confusionniste (Chouardiens « constituants », Colibris et autres paumés). Étonnamment, cette substitution-là à la lutte des classes est moins critiquée par les « anti-racialistes». Peut-être parce que ces mouvements nian-nian intéressent relativement peu le milieu voire lui sont étrangers. Parce que pourtant, dans les faits, ça donne quasiment un meeting non-mixte (de blancs de centre-ville de niveau de vie et d’éducation élevés, cette non mixité qui est toujours moins gênante puisqu’elle n’a pas à être revendiquée).

Bref, le contexte n’est pas des plus favorables à la lutte des classes (mais l’a-t-il déjà été?) : répression syndicale, répression physique des manifestations, échecs successifs de mobilisations (avec de bons coups de pelles de bureaucrates-fossoyeurs), perte de confiance dans les outils dont le mouvement ouvrier s’est doté à travers l’histoire, isolement toujours croissant des plus précaires.
Il y a de quoi bien déprimer et s’impatienter.

On est aussi face à des transformations lentes du capitalisme que les outils de lutte (en premier lieu les syndicats), les pratiques militantes classiques, ont du mal à prendre en compte : l’augmentation de l’intérim, du chômage et de la précarité en général, des CDDs et contrats « de chantiers », du travail « indépendant » (auto-entrepreneuriat souvent forcé, déguisant du salariat), sous-traitance de tâches à une cascade de boîtes et sous-boîtes qui rendent les organigrammes illisibles. On peut aussi évoquer les stagiaires et services « civiques ». On peut également parler des « nouvelles pratiques de management » dans une entreprise où la hiérarchie se maquille à renfort d’individualisation, de tutoiement et de barbecues « conviviaux », où l’on n’arrive plus vraiment à savoir qui est le chef et qui prend la décision. Dur de lancer des grèves et bloquer la production dans ce genre de contexte. Pire encore si tu cumules en étant victime de racisme, sexisme, homophobie, transphobie, validisme et que t’es une mère isolée.

C’est plus nos outils et notre façon de mener la lutte des classes qui est à revoir que la théorie. Elle, ça va, elle est encore assez robuste pour analyser et critiquer le capitalisme et ses conséquences.

Par contre dans ce contexte, les organisations (formelles ou informelles) de « lutte des classes » n’offrent finalement une possibilité d’action qu’à des militant-es. Et souvent en étant assez excluant de fait pour un tas de personnes : lieu, date et heure d’une action (par action ça peut être réunion, manif, collage, formation, blocage, etc.), niveau de connaissances politiques implicitement exigé, maîtrise du français, sécurité (physique, mais aussi vis-à-vis de son emploi, sa famille, sa situation économique), intérêt immédiat à participer (est-ce que cette action va améliorer mon quotidien de merde ?).

Et donc, l’universel intérêt qu’ont les prolétaires de tous pays (et de toutes situations) à s’unir contre le capital, autant c’est quelque chose qui me parle et que je ne voudrais pas abandonner sous prétexte que l’universalisme révolutionnaire est un peu abstrait, autant ce n’est pas quelque chose qui se décrète en le placardant et l’invoquant comme un mantra. La solidarité de classe, la conscience de classe, ça se construit, sur des années et des générations. Si d’autres solidarités se construisent sur des bases « identitaires » ou « communautaires » il faut peut-être s’interroger sur les raisons de ces succès (relatifs). Plutôt que de hurler sur les dangers que cela représenterait pour le prolétariat, il faudrait d’abord s’interroger sur pourquoi le prolétariat en est là politiquement aujourd’hui. Et comment y répondre (indice : ce n’est pas en n’allant poser des stickers « racialisateurs go home » sur le trajet d’une manif).

Il s’agit donc de démontrer (en la pratiquant) la place fondamentale et structurante de la lutte des classes plutôt que la proclamer. Et (soyons farfelus) pourquoi ne pas envisager que cette place (qu’on la désigne comme fondamentale ou pas) ne viennent pas forcément essayer de se poser pile sur celle qu’essaye de se faire un autre groupe. Et ça ne veut pas dire forcément approuver les analyses et positions de ces derniers. Mais je me dis, si vraiment ta priorité c’est d’unir les masses prolétariennes sans couleurs ni genre, tu devrais plus, au lieu de t’acharner sur les dizaines de personnes qui organisent « paroles non-blanches » à Paris 8, t’intéresser aux millions de prolétaires franciliens qui n’étaient pas présent à cet rencontre. Qu’as tu à leur dire ? Quelle action leur proposes-tu ? A part de ne pas suivre tel ou tel groupe qu tu juges « identitaire » dont ils n’auraient peut être jamais entendu parler sans toi ?

Voilà, je vais finir là ce texte sans trop de conclusion : je ne vois pas trop ce qu’il y aurait à conclure puisque je ne vois pas trop ce qu’il y a initialement à débattre. Dans cet affrontement, je vois plus des militant-es politiques qui s’ennuient. Et toujours une grande absente.

LT.

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Une réponse à Lutte des classes, la principale, la grande absente

  1. Cyruil dit :

    Ah ben ! Voilà ! Ca fait du bien de voir qu’on n’est pas tout seul à avoir cette réflexion. Pour ma part, militant au NPA, j’ai vu (et participé, hélas) à ses débats. Et franchement, que d’énergie, que de temps perdu ! Et à quoi ressemble le parti : une belle bande de « petits blancs » prof ou presque (ce que je suis par ailleurs) qui préfèrent pérorer « lutte des classes » que de construire des solidarités réelles et effectives pour construire doucement la conscience de classe. Pour le moment, à mon humble avis, on va droit dans le mur que nous construit joliment le capitalisme. Je passe du coq à l’âne mais je suis toujours perplexe par le manque d’intérêt que suscite les confusionnistes et notamment les colibris…
    Bref, merci pour la réflexion

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