Clément, aujourd’hui et demain : Antifa !

« Partout où nous sommes allés
les arbres ont combattu avec nous.
Maintenant nous voilà la forêt qui brûle » (Armand Gatti)
 

On a donc préféré attendre, ne pas céder à cette immédiateté, observer les réactions, ne pas vouloir à tout prix écrire un texte de plus parmi les nombreux (souvent très justes et très touchants) qui fleurissait autours de nous. Un peu dépassé, on l’était peut-être, secoué assurément. Pas tant surpris par les faits. La mort de Clément Méric suite aux coups reçus par des fascistes n’est malheureusement que la conséquence logique de la progression du nombre d’agressions de groupes d’extrême droite. A Toulouse, Lyon, Lille, Limoges (…) ces dernières années, ces derniers mois, des violences similaires auraient également pu entraîner des morts. Les mouvements antifascistes le savent et le disent. La mort de Clément provoque en nous des larmes, de la colère, de la rage parce qu’elle est une concrétisation : le fascisme tue. C’est aussi parce qu’un camarade disparaît. Si ne nous connaissions pas personnellement Clément, nous avons plusieurs amiEs qui militaient à ses côtés, car oui, nos réseaux de luttes, et de lutte antifascistes en particulier, sont désespérément trop petits.

Le temps de la récupération

Tout de suite, un désagréable balais médiatique et politique a commencé. Si l’on peut se réjouir de la réaction immédiate et massive, la forme n’y était vraiment pas. En premier lieu pour le Parti de Gauche qui s’empresse le jour même dans un communiqué de rappeler « la mémoire de notre camarade C., que nous connaissions », si bien que des chaînes de télévisions continueront pendant plusieurs jours à présenter Clément comme un militant du Parti de Gauche ou du Front de Gauche ! Alors que, comme le rappelle une de ses camarades, « Clément était très critique du Front de gauche et de l’UNEF qui mobilisent aujourd’hui autour de son nom. Tout le battage politique actuel l’aurait mis en rogne« . « La République en deuil » indiquait un panneau Bleu Blanc Rouge d’un militant du Parti de Gauche (sur une photo plusieurs fois reprise). Mais qu’en savait-il que Clément en avait quelque chose à faire de la République Française ? Faire de Clément « L’un des nôtres », tel semblait être l’objectif de plusieurs organisations et personnalités politiques présentes ou tentant d’être présentes aux nombreux rassemblements. Un grand manque de décence, complètement à contre-courant du combat antifasciste. Saluons au passage les militants de l’Action Antifasciste-Paris-Banlieue qui par leur présence et leurs actions ont remis un peu les pendules à l’heure (le message « Clément à jamais l’un des nôtres » sur leur banderole avait le mérite de rappeler aux politiciens de qui ils parlaient).

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Car oui, il faut le rappeler, Clément était syndicaliste à Solidaires Étudiant-e-s et militant l’Action Antifasciste Paris-Banlieue. En ce sens, appeler Clément « camarade », se réclamer de ses combats, c’est s’inscrire dans ceux-là, c’est approuver leurs (très justes) communiqués  (ici et par exemple).

Qu’est-ce qu’historiquement l’Action Antifasciste ? Dans l’Allemagne des années 30 c’est le regroupement stratégique de militants socialistes et communistes (tout en reconnaissant leurs oppositions idéologiques) pour combattre le fascisme triomphant, alors que le Parti Social-Démocrate ne s’accordait pas stratégiquement sur une alliance contre les nazis. C’est le symbole des deux drapeaux rouges (socialiste et communiste) entrelacés. De nombreux groupes ayant pour vocation de combattre le fascisme depuis les années 80 ont repris ce symbole et l’appellation « action antifasciste », entremêlant souvent un drapeau noir et un rouge, représentant l’unité stratégique des communistes et anarchistes dans cette lutte. Ce symbole est devenu finalement celui de tous les antifascistes.

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L’Action Antifasciste, c’est ça : au delà de ton organisation, de ton parti, ou de ton non-parti, il y a le fascisme, les idées et pratiques fascistes à combattre. C’est du travail de terrain, du travail culturel, du travail de vigilance. En ce sens, la récupération de certains partis politiques, actifs au gouvernement ou dans les exécutifs locaux, est assez abjecte. Comme l’a rappelé l’AA-PB, le jour où le Parti Socialiste a voulu s’afficher dans les hommages à Clément, la Police de Valls raflait plus de 80 sans-papiers à Barbès.

Et pourtant, Anne Hildago et Nathalie Kosciusko-Morizet ont cru bon de faire de la mort de Clément un terrain de campagne pour leur affrontement aux élections municipales. Là encore, heureusement, la récupération n’a pas pris, grâce aux militants antifascistes. Il y avait ceux aussi qui, à droite, sous couvert de « dénoncer la récupération d’un événement tragique par la gauche » ont eux-même fait une récupération, en se posant moralement comme « ceux qui ne mangent pas de ce pain là ». C’est la récupération de la récupération. Viennent ensuite les fausses-bonnes-idées, comme l’appel à la dissolution des groupes d’extrêmes droite, dont l’inefficacité est bien connue . Et puis tant qu’à faire certains en appellent « à dissoudre aussi les groupes d’extrême-gauche violents », parce que voyez vous « il faut condamner toutes les violences ».

« Les extrêmes se valent »

Belle parade idéologique que semblent avoir (re)découvert ceux qui ne veulent pas entendre parler de politique. L’objectif ici est de ramener la mort de Clément à une « simple bagarre entre deux bandes rivales » (discours régulièrement servit quand il s’agit d’affrontements fascistes-antifascistes). Une « rixe entre extrémistes » qui viendrait passablement troubler l’ordre républicain. Ce discours est complètement dépolitisant. Il tente d’amalgamer deux courants politiques que tout oppose, mettant en rapport la violence d’agressions fascistes et la violence à laquelle peuvent avoir recours les antifascistes (sans la mythifier). D’un côté, les fachos cognent sur : les immigréEs, les noirEs, les arabes, les musulmanEs, les Juif-ves, les homsexuellEs, les militantEs de gauche (radicale ou non), les féministes, celleux qui ont le malheur de passer par là. De l’autre côté les antifascistes cognent sur…les fascistes. Belle équivalence n’est-ce pas ? Avec ce genre de raisonnement, ces grands théoriciens de « l’extrémiss » renverraient-ils dos-à-dos les violences des Brigades Internationales et des Franquistes ? De Vichy et des FTP-MOI ? Du FLN et de l’OAS ? De la Police d’Oakland et des Black Panthers ? Se dire partisan de la condamnation de « des violences des deux extrêmes », c’est aussi et surtout faire l’impasse (en la considérant comme la seule légitime) sur la violence étatique, la violence de la Police, de l’enfermement, du patronat. Il y a de la violence dans nos luttes parce que les rapports de forces sont violents, parce que nos adversaires le sont (fascistes, forces de répressions), parce que des situations d’autodéfense l’exigent. La violence qui combat la domination n’a rien à voir avec celle qui tente de l’imposer. Ceux qui sont incapables de faire cette analyse sont politiquement nuls et/ou dangereux. Refuser de faire la différence entre les fascistes et ceux qui les combattent c’est servir la soupe aux premiers.

De leur côté, les fascistes de la Ligue de Défense Juive (LDJ) ont doublement insulté la mort de Clément  : en faisant mine de se réjouir d’une part de la disparition d’un adversaire et en prêtant des intentions communes d’antisémitisme aux antifas et aux fascistes d’autre part, ce qui est absurde et insultant pour le combat constant des antifascistes contre les antisémites.

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Ce même groupe qui par ailleurs a revendiqué peu de temps auparavant d’avoir tabassé et laissé dans le comas Mounir, « une racaille » selon leurs propres dires. Qu’ils ne viennent pas ensuite la ramener sur le « lynchage ».

Violences multiples, émotions diverses

Les violences fascistes sont toujours plus présentes ces derniers jours, avec en particulier des agressions contre des femmes voilées, à Argenteuil notamment. Violences physiques qui ont conduit l’une d’elles à faire une fausse-couche. Sur ces agressions là, les réactions politiques se font moins pressantes, ou plutôt absentes. Point de communiqué d’Alexis Corbière du Parti de Gauche dans les heures qui suivent pour faire de Leila O « une des nôtres ». Pas encore beaucoup d’émotion non plus sur les coups de couteaux dans le dos portés à un Sénégalais par des Boneheads à Metz.

Face à toutes ces agressions, il est temps que les acteurs des mouvements sociaux reconnaissent le fascisme comme un problème sérieux, et qu’au delà de la montée électorale du Front National, les idées et les actes fascistes constituent une menace concrète, physique, pour les minorités, les militantEs et les luttes. En ce sens, l’antifascisme doit être une pratique quotidienne, non pas déléguée à des groupes expérimentés (même si leur militantisme est efficace et nécessaire) mais à l’ensemble des organisations, partis, syndicats, associations, collectifs…Dans notre façon de militer, dans les discours que nous tenons, dans le choix de travailler ou ne pas travailler avec des groupes ou individus, dans les alternatives sociales que nous nous devons de porter.

On a souvent tendance à désigner le fascisme comme une pathologie : « peste brune », ou encore par le (stimulant) slogan « Le fascisme c’est la gangrène, on l’élimine ou on en crève ». Si le fascisme se développe bien par des phénomènes de contamination, qu’il convient de prévenir, diagnostiquer, combattre; ça n’est pas tant une question d’individus que de diffusion d’idées et de pratiques fascistes. C’est le fond fasciste de nos sociétés et notre époque qu’il faut combattre, qui n’est ni un phénomène marginal, ni un mouvement purement externe. Cet instrument qui sert de garde rapprochée aux capitalistes, en tentant de semer la peur et la division. Ces dominations et oppressions racistes, sexistes, homophobes, transphobes, sécuritaires, qui dépassent largement l’extrême-droite stricto sensu et dont « La Gauche » se croit, à tort, immunisée « puisqu’elle l’écrit sur ses tracts ».

Alors rendons hommage à Clément, vraiment. En poursuivant au quotidien ses combats, au delà des rassemblements émus, quand chacun aura rangé son drapeau : syndicalisme de lutte, antifascisme, veganisme. Continuons ce cheminement solidaire.

Que crève le fascisme.

Brasiers et Cerisiers, 24 juin 2013.

« Dans le feu éteint,
nos boussoles ont compris
que dans l’instant
présent
passé
éternel
futur
immédiat
nos batailles n’en finiront jamais »
(Claude Faber, Les Arbres, Le vent pour Virgule)

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