Ça sera pas ma faute.

[ce texte est à la première personne parce que je l’utilise(rai) en conversation directe avec l’entourage. Ce n’est cependant pas un égo-trip narcissique, l’argumentaire étant largement valable pour un collectif]

Je ne voterai pas aux élections à venir en 2017, comme pour pas mal des scrutins précédents. Je serai abstentionniste politique, c’est à dire que ne pas participer à un scrutin relève pour moi d’un acte politique et non du désintérêt.

S’abstenir parce que aucune envie de participer à une farce « démocratique » où les choix, les thèmes et les modes de décisions sont imposés par la structure actuelle (l’État bourgeois, qui est au service du capitalisme pour faire court).
S’abstenir parce que le refus de remettre une pièce dans le juke-box démocratique pour passer une énième fois le disque libéral-progressiste du « ça va aller mieux, un peu moins d’injustice et plus de bien être, ah tiens en fait non, tentez à nouveau votre chance dans cinq ans ».
S’abstenir parce que le « c’est quand même moins pire » est une façon de retarder l’explosion tout en renforçant son rayon d’action.
S’abstenir parce que participer c’est accepter les termes du débat et le fonctionnement d’institutions que je veux voir disparaître.

Ce texte, posté bien avant ces élections vaut comme un avertissement à pas venir me faire chier pendant et après. Quand il y aura un « choc », un « séisme », un « nouveau 21 avril » [ajoutez ici le titre de Libé qui vous ferait plaisir].

Non ça ne sera pas ma faute.

La montée/victoire de l’extrême-droite/de la droite, elle repose sur plusieurs choses qui la précèdent  :

-un échec cuisant de la sociale-démocratie, sous ses formes libérales (Parti Socialiste) ou plus radicales (Front de Gauche et ses évolutions ratées) à incarner une quelconque alternative ou un quelconque projet d’amélioration du sort des salarié-es. Et pour cause dans un cas (PS), les 5 ans d’exercice du pouvoir ont montré qu’ils faisaient (zéro surprise) de bons serviteurs des patrons (ANI, CICE, pacte de stabilité, Loi Macron 1 et 2, Loi Travail, casse de la Sécu, des Hôpitaux et des services publics en général…) en appliquant la même politique sécuritaire que leurs prédécesseurs (répression des jeunes, des minorités, des syndicalistes, des mouvements sociaux; fichages, militarisation de la police, interventions impérialistes). Côté « radicaux », le programme se voulait peut être alternatif, mais entre querelles d’ego et bureaucraties, tribuns chauvins et renoncements, on peut dire que la révolution « citoyenne » promise peut attendre debout, tous les soir à République. Peut être aussi parce qu’un changement radical ne peut pas arriver par une élection. Échecs à tous les étages.  

Et pour cause, l’échec de la social-démocratie est un peu inscrite dans son histoire : une fois au pouvoir, un gouvernement, fût-il animé d’ambitions « sociales », devra composer avec les rapports de forces en présence, ce qui nous amène au point suivant.

-Des luttes sociales un peu en panne questions victoires. Et pourtant les luttes sont nombreuses : grèves, occupations, manifestations, réseaux et initiatives de solidarités. Mais voilà, les usines ferment, les mobilisations syndicales se finissent en eau de boudin, les lois passent et les patrons jubilent. La perte de confiance dans les outils historiques du prolétariat, l’effondrement continu du taux de syndicalisation, la perte de combativité des centrales syndicales, l’atomisation de nos boulots et nos vies sont le terreau du replis individuel, de la peur du déclassement, de la précarité, du chômage qui conduisent globalement au désespoir. Désespoir qui peut se traduire de diverses manières électoralement (abstention, dégoût, vengeance), mais dans tous les cas qui visera à rejeter le pouvoir en place. Tout est à reconstruire au niveau syndical, au niveau de la conscience de classe. Tout est à reconstruire aussi en matière de rapport de forces avec le patronat.

-La « droitisation » du discours et le triomphe des idées réactionnaires via divers canaux : mobilisations intégristes, homophobes et racistes, besoin du gouvernement actuel d’afficher une « fermeté » et un nationalisme qui le conduit (comme toujours) à imiter les plus réacs que lui. Il n’y a pas que la « Droite décomplexée » et le FN qui favorisent le rejet des immigrés et minorités. Les discours d’un Valls, d’un Cazeneuve sur « plus de contrôles, de frontières » ou d’un Mélenchon sur les travailleurs détachés font que même avec un badge anti-raciste, finalement, chacun en viendra à se demander si l’immigré est vraiment le bienvenu. Une ministre « de gauche » parle de « Nègres qui étaient pour l’esclavage« . Ça s’embrouille sur le burkini. De Sarkozy à Mélenchon (encore !), ça nous cause de nos ancêtres les Gaulois et du roman national. Ça dit qu’il faut écouter les Policiers qui manifestent armés dans les rues aux cris de « Français réveille-toi, tu es ici chez toi », « On est chez nous ». Et il y a les actes aussi : expulsion de Calais, la chasse aux sans-papiers qui se poursuit, le pouvoir qui se comporte en colon en France comme à l’étranger.

-Un refus d’une partie de ceux qui prétendent combattre l’extrême-droite de sortir du discours « Le FN c’est le vote des bouseux, des incultes devant TF1, des gros cons, des vieux ». Attention je ne dis pas qu’il faut légitimer les discours du FN en épargnant ceux qui votent pour lui. Il ne faut pas aller consoler et cajoler ceux qui affirment leur haine de l’étranger, de l’homosexuel et du Juif en se lâchant dans l’isoloir. Par contre, il faudra songer à trouver une alternative au mépris de classe pour combattre l’extrême droite. Ça ne marche pas. En plus, c’est nul parce que ça renforce l’idée que le FN percerait spectaculairement dans les milieux populaires alors que sa progression (électorale et idéologique) concerne largement aussi les milieux moins modestes, voire les plus riches, plus diplômés, les jeunes en école de commerce et les cadres, les urbains, les connectés…

-Y a tout un tas d’autres facteurs je n’ai jamais prétendu en faire la liste exhaustive.

Mais. En tout cas. Ça sera pas ma faute.

Parce que moi, vois-tu, toutes les causes évoquées, ci-dessus, ça fait des années (et notamment ces cinq dernières) que je les combats. A mon échelle (associative, syndicale, individuelle), dans la rue, au quotidien, sur internet (avec une efficacité dont je doute chaque jour), autours de moi.
Mon « bulletin de vote », ce sont mes journées de grève, de manif, mes matinées de tractages, mes soirées de collages, mes modestes soutiens financiers aux camarades dans la mouise, ou à leurs projets. Mes quelques coups de main à des dossiers complexes. Mes pétages de plombs à la machine à café quand les collègues veulent bien les entendre. Mes critiques, mes slogans, mes affirmations. Mes capsules de sérum-phy vidées en fin de manif. Mes cernes sous les yeux.

Donc vient pas me faire chier avec ton vote « utile », « de barrage » ou « d’espoir ».

J’ai déjà voté.

Ça fait beaucoup de moi-je, ce texte. Ce n’est pas pour réclamer une médaille du bon activiste ou jouer au moine-soldat. Chacun fait ce qu’il peut comme il peut, tout le monde n’a pas du tout les mêmes possibilités et les mêmes choix. D’ailleurs, je n’aurais rien fait de tout ça, ça serait la même : une abstention est un acte politique en soit, un refus, le début de quelque chose.

Et une fois l’élection passée, je continuerai : grèves, manifs, actions contre le pouvoir en place. Alors si tu viens avec un discours du type « fallait voter maintenant c’est la démocratie il faut assumer le résultat et accepter les décisions »…

NON.

D’abord encore une fois parce que je refuse « cette » démocratie, j’en ai précisément refusé les règles du jeu, donc j’affirme être en droit de combattre le pouvoir qu’elle soutien. L’idée selon laquelle l’abstentionniste (et le votant) devraient tout accepter pendant 5 ans parce que 50,000001% des électeurs ont choisi tel ou telle, est une escroquerie. Personne ne le fait jamais d’ailleurs (droite et extrême-droite ont passé 5 ans à explicitement refuser la légitimité du pouvoir en place et « la » loi qui a clivé, celle du mariage pour tous ). Donc bon, je ne sais pas d’où vient cette règle que refuser de voter devrait conduire à en accepter le résultat, mais on va tout de suite l’oublier.

Voilà, je préfère qu’on ai cette discussion maintenant que début mai 2017, parce que, à ce moment là, il ne faudra vraiment pas compter sur moi.

Te voila prévenu-e, ami-e des urnes.

Ça sera pas ma faute. Et pas forcément de la tienne non plus.

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Une réponse à Ça sera pas ma faute.

  1. Bosc dit :

    Bravo ! A quelques nuances près, j’aurais pu écrire la même chose. Plutôt rassurant donc de se sentir moins seul(e).

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